Livre I

Extrait

Livre I – Le Royaume des Vents

 

Assise dans sa petite chambre d’adolescente, Arhylinn faisait silencieusement ses devoirs pour la semaine suivante, afin d’éviter les épuisantes heures en étude après les cours.
Elle avait toujours été quelqu’un de très studieux, ne laissant jamais trainer un travail plus d’une journée, sauf cas exceptionnel, et ce samedi de janvier n’en était pas un.
La sonnerie du téléphone retentit soudain dans la maison, mais la jeune femme ne bougea pas. Quelqu’un allait bien finir par répondre… Son crayon volait sur sa feuille à petits carreaux et, après quatre sonneries, le téléphone fut enfin décroché. La seconde suivante, la voix cinglante de Laurie, la fille cadette de la famille, retentissait à son tour dans la maison, à l’image d’une alarme incendie particulièrement désagréable, prévenant sa grande sœur que l’appel lui était destiné.
Avec un soupir, Arhylinn se leva, non sans terminer d’écrire sa phrase, laissant ainsi sa sœur s’époumoner un peu plus, avant d’aller dans la chambre de ses parents et de se saisir du combiné.
– Ouais ? répondit-elle un peu sèchement, sachant d’avance qui était à l’autre bout du fil. Tu veux quoi ?
– C’est moi ! s’exclama un peu inutilement une voix qui sonna désagréablement aux oreilles de la jeune femme. Arhylinn resta muette une seconde et soupira profondément.
– Tu veux quoi, Natasha ? répéta-t-elle en insistant sur le prénom.
– Tu viens avec nous faire les boutiques ? demanda la voix de la prénommée. Ca fait longtemps, non ?
– Hum… Un peu plus de vingt-quatre heures, mas bon… On y est allées après les cours jeudi soir, mais ce n’est pas grave…
Le soupir blasé qui suivi n’échappa pas à Natasha qui se renfrogna brusquement.
– Bon, c’est non, donc ? marmonna-t-elle.
– Ouais… Un autre jour peut-être, répondit Arhylinn.
– Ok, bon ben je te dis à lundi alors ! Tchao !
Arhylinn reposa le combiné sur son socle avec un profond soupir. Elle n’appréciait pas cette fille, Natasha. Si elle trainait avec sa bande de copines trop maquillées, c’était surtout pour ne pas avoir l’air sans amies, mais parfois, elle se disait que ce serait mieux. Malheureusement, Natasha semblait éprouver une affection amicale envers elle et la trainait de ce fait un peu partout comme on balade un petit toutou…
Avec un nouveau soupir et une grimace, Arhylinn retourna dans sa chambre et s’effondra sur son siège de bureau. Elle fit un rapide tour sur elle-même avant de se relever, d’empoigner un manteau, une écharpe et de dévaler les escaliers. Là, elle sauta dans ses baskets et quitta la maison, non sans promettre qu’elle serait de retour pour le déjeuner, tout en sachant pertinemment qu’elle allait rentrer après l’heure et, de ce fait, se faire gronder, comme à chaque fois…
Flânant ici et là, jetant des coups d’œil dans les jardins des maisons en bord de route, Arhylinn marchait tranquillement et décida de se rendre au centre-ville. Elle mit un peu moins d’une demi-heure pour rejoindre le grand Centre Commercial, qu’elle évita cependant d’un grand détour afin de gagner directement la Bibliothèque, un lieu qu’elle appréciait pour ses interdictions de bavardages, mais aussi et surtout pour les livres…
Alors que la jeune fille faisait enregistrer deux livres, elle aperçu du coin de l’œil un éclair roux. C’était Sandre, son meilleur ami depuis qu’ils savaient marcher. Le jeune homme était assis à l’une des six longues et massives tables de bois qui meublaient la vaste pièce rectangulaire parsemée de hautes étagères pleines à craquer d’ouvrages plus ou moins récents. Il semblait occupé à feuilleter un épais dictionnaire tout en écrivant de la main gauche sur un classeur. Arhylinn sourit. L’ambidextrie avait ses avantages, parfois !
S’approchant silencieusement, la jeune femme claqua bruyamment des mains au-dessus de sa tête et le fit bondir de frayeur. Le garçon la fusilla du regard en remontant ses petites lunettes rondes à monture de plastique noir, et lui grimaça un sourire. En silence, il l’invita d’un geste à s’asseoir près de lui, sur la seule chaise qui ne supportait pas déjà une pile de livres.
– Salut. Qu’est-ce que tu fais ici un samedi matin ? demanda-t-il. Tu n’es pas censée faire tes devoirs à cette heure-ci ?
– Bonjour, je vais bien, merci, répondit Arhylinn avec un petit sourire en retirant son blouson. Et si, je devrais être en train de faire mes devoirs mais Natasha vient de m’appeler et cela m’a coupé mon élan… donc, me voilà !
Elle écarta les bras et Sandre haussa un sourcil, perplexe.
– Encore ! s’exclama-t-il. Mais elle te ne lâchera donc jamais ? On va finir par croire qu’elle est folle de toi, fait gaffe !
Arhylinn plissa le nez et loucha ensuite sur le papier coincé sous la main de Sandre.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle en se tordant le cou, histoire de détourner la conversation. C’est des devoirs ?
– Euh, ouais, c’est juste un compte rendu pour Mlle Orin…
Le jeune homme s’empressa alors de plier la feuille et de la glisser dans le dictionnaire, tout du moins tenta-t-il de le faire car Arhylinn fut plus rapide que lui. Elle saisit la feuille d’un geste vif et la tint hors de portée pendant qu’elle la parcourait rapidement en fronçant les sourcils.
– C’est quoi ça ? demanda-t-elle au bout de quelques secondes en secouant le papier froissé où une étrange calligraphie carrée s’étalait. Mademoiselle Orin est prof d’histoire, je crois, non, pas prof de… de quoi d’abord ? On dirait des runes, comme dans les bouquins de Fantasy ! Et tu sais au moins ce que ça veut dire ?
Le visage de Sandre vira aussitôt au cramoisi et il baissa la tête, mais Arhylinn répéta sa question, sa curiosité piquée au vif, et bien décidée à avoir une réponse. Au pied du mur, le jeune homme de dix-sept ans se vit alors contraint et forcé de répondre. Cependant, sa meilleure amie sentit bien qu’elle l’avait agacé, aussi s’apprêta-t-elle à s’excuser et à lui rendre sa feuille quand le jeune homme prit une inspiration pour parler.
– C’est un test, ça te va ? lâcha-t-il un peu abruptement. Arhylinn cligna des paupières avant de hausser un sourcil.
– Un test ? Un test sur quoi ? Les hiéroglyphes ? répondit-elle, amusée.
La jeune femme s’esclaffa alors puis se redressa, attendant la suite. Elle fronça aussitôt les sourcils.
– Tu te fiches de moi, Sandre Maradi, hein ? demanda-t-elle, calmée. Ce n’est même pas du français, ton machin… C’est du… du martien ?
Elle renifla un peu dédaigneusement et Sandre, plus rouge que jamais, mais de colère cette fois-ci, grommela quelque chose à son intention. Soudain, il récupéra la feuille et la planqua dans le dictionnaire avant de poser son coude dessus. Arhylinn serra les mâchoires.
– Tu sais quoi ? Tu m’énerve ! fit-elle entre ses dents. Je ne suis pas d’humeur à jouer aux devinettes ! Tchao !
Elle se leva ensuite vivement et tourna les talons. Sandre la regarda un moment se diriger vers la sortie, et soudain, jurant, il l’interpella à voix haute.
– Chut ! tonna aussitôt la voix de la bibliothécaire.
Le jeune homme rentra la tête dans les épaules, s’empara de ses affaires et bondit à la suite de sa meilleure amie. Il la rattrapa dans le hall de l’étage et se planta sur son chemin alors qu’elle attendait l’ascenseur mais le regard que lui lança la jeune fille le fit frémir.
– Excuse-moi, Arhy… fit-il alors en se tordant les doigts. Je… Je suis un peu à cran, je…
Arhylinn se renfrogna.
– Pas grave, marmonna-t-elle, les mains dans les poches de son blouson de cuir noir. Tu as droit à ton jardin secret après tout…
Sandre renifla discrètement. Il passa sa langue sur ses lèvres et se racla la gorge.
– Ouais, fit-il. Euh, Arhy, je… Hem, tiens, prends ça…
Le rouquin tendit la feuille de papier à l’origine de tout ce remue-ménage et Arhylinn tourna les yeux vers lui.
– Mhm ? C’est quoi ? demanda-t-elle.
Elle pivota alors vers son ami et haussa les sourcils en reconnaissant l’objet de leur accrochage.
– C’est… ce que j’étais en train d’écrire, répondit Sandre en agitant les mains. Tu veux savoir ce que c’est, oui ou non ?
Arhylinn se mordit l’intérieur de la joue, pensive. Elle saisit alors la feuille, la déplia d’un geste vif et loucha sur les caractères qui formaient apparemment des mots, mais des mots qu’elle était bien incapable de déchiffrer et qui ressemblaient plus à des suites de dessins pour elle, hormis quelques chiffres.
– Ok, tu m’expliques ? demanda-t-elle alors avec un haussement d’épaules. C’est quoi, des runes ? Des trucs magiques ?
– On peut dire ça comme ça… Suis-moi…
Sans un autre mot, Sandre saisit son amie par la main et l’entraîna dans l’escalier de secours du bâtiment. Ils dévalèrent l’étage à toute vitesse, Arhylinn manquant de trébucher à chaque marche, puis ils déboulèrent dans le hall. Plusieurs personnes s’écartèrent de leur chemin en maugréant et les deux jeunes gens jaillirent ensuite dans la rue.
– Sandre, ralenti ! s’exclama Arhylinn. Sandre, je vais me casser la figure !
Sur le trottoir, Sandre lâcha brusquement la main de son amie pour s’engouffrer entre deux immeubles. Arhylinn, elle, pila devant une poubelle et regarda autour d’elle. Sandre s’était littéralement volatilisé sous ses yeux…
– Sandre ? Où est-ce que tu es passé ? appela-t-elle, légèrement inquiète, en pivotant sur ses talons. Sandre ? Sandre !
– Par-là ! répondit soudain la voix du garçon quelque part sur la gauche. Entre les deux immeubles ! Avance et enjambe le tas d’ordures au bout. Fais gaffe, ça glisse…
Arhylinn obéit. Elle s’approcha de l’interstice entre les deux immeubles et inspecta l’ouverture noire, sceptique. Mentalement, elle la mesura. Quelques dizaines de centimètres de large, pas plus… On lui avait toujours dit de ne jamais s’aventurer seule dans les ruelles sombres et pendant une seconde, elle fut tentée de décliner l’invitation de son meilleur ami. Néanmoins, poussée par la curiosité, elle regarda autour d’elle puis se glissa jusqu’au tas d’ordures, non sans songer à son beau blouson de cuir, acheté une fortune par sa mère pour son dernier anniversaire et qui frottait largement contre le mur dans son dos et devant elle…
Arrivée au tas d’ordures, dont l’odeur était insoutenable, Arhylinn l’enjamba avec un pas le plus grand possible pour ne pas salir son pantalon et chercha l’autre côté du bout du pied… avant de réaliser qu’il n’y avait pas d’autre côté sous son pied gauche !
Elle bascula alors dans le vide, faute à un meilleur équilibre, en poussant un cri de terreur et de surprise…

A suivre…

Laisser un commentaire