Livre II

ATTENTION AUX SPOILERS SI VOUS N’AVEZ PAS LU LE LIVRE 1 ! 


Extrait

Livre II – Le Royaume du Feu

 

Le claquement d’une voix de femme fit sursauter les gardes devant la porte. Ils se jetèrent un coup d’œilun peu inquiet mais reprirent aussitôt leur impassibilité quand les portes de bois noir s’ouvrirent à la volée dans un bruit assourdissant. Les grands battants manquèrent les expédier au milieu du couloir et ils les retinrent d’une main, faisant comme si c’était tout à fait normal.

– Allez-y ! hurla à nouveau la voix de femme. Continuez de me parler sur ce ton et votre père seramis au courant de vos agissements ! Je ne vous lâcherais pas, Prince !
– Vous n’avez pas le droit ! s’exclama Djemaa Linares en jaillissant de la pièce, hors de lui. Vous êtes peut-être la femme de mon père mais vous n’avez aucun droit sur moi ! Vous n’êtes pas et ne serez jamais ma mère ! Vous avez peut-être réussi à me chasser temporairement de chez moi et même à me faire dépouiller mais à présent, n’y comptez plus ! Je trouverais le moyen de vous le faire payer ! Vous avez ma parole !
– Je vais prévenir votre père et il vous donnera la plus belle correction de votre vie ! menaça à nouveau la femme. Je ne vous permets pas de m’accuser ainsi ! Je suis votre Reine, vous me devez le respect !
– N’y comptez même pas !hurla Djemaa.

Ses cheveux orange flamboyaient littéralement, lui donnant l’air d’un lion furieux particulièrement impressionnant. Ses yeux rouges luisaient dans la faible luminosité de l’endroit et quand les portes de la salle se refermèrent dans un grondement sourd, le jeune Prince du Feu tourna les talons et disparu dans les entrailles du palais royal en jurant à voix basse. La journée commençait bien !
Râlant et pestant, Djemaa traversa le volcan au cœur duquel se trouvait le palais royal, ainsi que le reste de la ville de Bambara,capitale du Royaume du Feu.
Le jeune Prince marchait d’un pas rapide avec des larges enjambées pour se calmer, s’interdisant de frapper les gens qu’il croisait ou encore de démolir statues et bibelots exposés dans les couloirs. Il heurta néanmoins plusieurs personnes qui, le reconnaissant,n’osèrent protester, hormis l’une d’elle, quand elle fut projetée au sol d’un solide coup d’épaule. Djemaa se retourna, brutalement tiré de ses pensées, prêt à répliquer avant de reconnaitre qui il avait bousculé sans le voir.

– Ah c’est toi… fit-il en fronçant les sourcils.

Le jeune garçon assis par terre qui arborait une expression de douleur sur son visage doré, leva un regard courroucé vers le jeune Prince planté devant lui, les bras croisés.

– La prochaine fois, regarde où tu vas ! fit-il en se relevant. Tu es une vraie brute, Djemaa !

Il épousseta son habit noir et rouge en grommelant puis regarda alors celui qui n’était autre que son demi-frère et pinça les lèvres.

– Hum, tu en colère… encore… fit-il.

Djemaa marmonna.

– C’est la faute de ta mère,lâcha-t-il, amer.
– Hum, et quelle en est la raison, cette fois-ci ?
– Oh tu le sais parfaitement,je n’en doute absolument pas, Elkin…

Djemaa eut un sourire de biais et le jeune garçon devant lui plissa les yeux. Il ronfla alors au visage du prince puis se détourna et s’éloigna en maugréant. Cette guerre intestine entre sa mère et Djemaa durait depuis des années et prenait un peu plus d’ampleur à chaque fois que Demia Linares, la nouvelle Reine, cherchait àp rendre l’ascendant sur le Prince ainé.
Elkin Linares n’avait que cinq ans à l’époque où sa mère avait épousé le Roi du Royaume du Feu, alors veuf. L’enfant avait donc fait la connaissance du fils unique du Roi, bâtard royal, âgé de huit ans et déjà doté d’un fort caractère.
Aussitôt, la nouvelle Reine avait haï cet enfant à moitié royal et avait tout mit en œuvre afin de convaincre le Roi de retirer le trône à ce fils de Concubine de basse naissance, très basse même. Malheureusement pour la nouvelle Reine, le Roi vouait au fils de cette femme une sorte de dévotion qui se retrouvait très rarement entre un père et son fils et la Reine, malgré tout l’amour que son mari lui portait, n’avait jamais réussi à faire changer d’avis son époux.
Depuis la mort de la Reine Talys, le Roi comblait son unique fils de toute son attention, le couvrait de cadeaux sous toutes les formes possibles et inimaginables et n’avait pas changé ses habitudes une fois remarié, ce qui déplaisait fortement à Demia. Elkin, lui, s’en fichait assez de ne pas bénéficier d’autant d’attention. De même que la royauté ne l’intéressait pas plus que cela et que devenir Roi était le cadet de ses soucis actuels.
Le jour des dix-huit ans du Prince Djemaa, cependant, Demia avait profité de ce moment de joie intense pour révéler sa grossesse à son époux, et à la communauté Feudorin toute entière par la même occasion, et avait de ce fait littéralement gâché l’anniversaire le plus important d’un jeune Feudor.
Cela aurait cependant pu s’arrêter là si ce n’est que, depuis ce jour-là, quatre mois plus tôt, Djemaa était devenu soudain invisible aux yeux de son père et avait hérité d’une intense antipathie mêlée d’une joie malsaine de la part de sa belle-mère… Celle-ci semblait du reste se régaler de la déconfiture de son beau-fils. De plus, elle ne ratait pas une occasion de l’humilier, surtout en public, ou de lui en faire voir de toutes les couleurs, accusant devant le Roi le Prince lui-même de mensonge. Néanmoins, Djemaa avait un caractère de feu et de cochon, comme la majorité des représentants de son peuple et de ce fait, s’était découvert une passion divertissante quoiqu’un peu malsaine : faire enragersa belle-mère.
Agacé, Djemaa, Prince et Roi-servant du Royaume du Feu, quitta le secteur réservé à la famille royale et s’enfonça dans le reste du très vaste volcan au sein duquel se trouvait la ville. A peine les grandes portes de pierre noire franchies, le décor changea. Les murs se dénudèrent, les statues se firent de rares en rares, les portes perdirent leurs sculptures ou leurs boiseries, les tapis se firent plus fins et plus élimés à chaque pas : on arrivait dans la partie de la ville habitée par le peuple Feudor.
Aussitôt, la tension qui contractait les épaules du jeune homme disparu et il se sentit soudain plus calme. Il ignorait pourquoi mais,une fois dans cette partie du volcan royal, s’en était toujours ainsi. Étrangement, il n’aimait pas plus que cela le faste dont sa famille s’entourait au quotidien. Voir les serviteurs pliés en quatre, prêts à répondre au moindre désir,l’abondance presque indigeste de la nourriture dont raffolaient les siens, les literies moelleuses et les habits en tissus onéreux… Non, le jeune Prince préférait vivre au milieu de la roture, des nobliaux, et aussi de ceux qui devaient se serrer la ceinture pour vivre décemment. On le connaissait comme le Prince ici, mais nul ne faisait de courbettes sur son passage ou ne baisait le sol aprèslui. Il était « comme tout le monde » et cela lui allait très bien. Bon, évidemment, il lui arrivait de glisser dans de petites mains sales une pièce ou deux de temps en temps…
Plus il y pensait et plus le jeune Prince se disait qu’il devait tenir cette partie de sa mère, Talys. Décédée brutalement dix ans plustôt, la première épouse du Roi Métédor avait laissé un fils de huit ans aux soins d’un père détruit mentalement et, il faut l’avouer, bien incapable d’élever seul un enfant… La Reine avait succombé à une maladie rare mais unique aux Feudors qui sapait leurs défenses immunitaires, refroidissait leur corps puis les achevait à l’aide de frissons glacés et de violents spasmes. Le cœur du malade, alors trop froid et épuisé, cédait et entrainait son propriétaire dans l’autre monde. Maladie trop rare à l’époque, il n’existait aucun remède et le peuple avait donc assisté à la mort lente et douloureuse de sa Reine bien-aimée sans rien pouvoir faire d’autre que lui souhaiter de partir rapidement. Djemaa n’aimait pas repenser à la mort de sa mère. En grandissant, non seulement il avait oublié son visage, mais aussi le son de sa voix et essayer de chercher tout cela dans sa mémoire lui faisait plus de mal qu’autre chose donc il évitait de songer à elle.
Cette jeune femme au visage lunaire et aux cheveux roux venait de la classe « boueuse » comme disent vulgairement les nobles pour designer la plus basse classe sociale du Royaume du Feu. Le quartier où vivait la misère du peuple Feudor se situait à l’extrême ouest de la chaine de montagnes, non loin du pays invisible des Elfes et, en temps normal, les autres classes sociales ne la rencontraient jamais. Là-bas, il n’y avait ni service d’hygiène, ni eau courante, ni accès à l’extérieur, hormis par les crevasses et autres fissures faites au fil des ans par les tremblements de terre.
Talys avait vu le jour dansla crasse et la puanteur, après dix autres enfants. Très tôt, elle avait été vendue par sa mère, à l’âge de dix ans, à un bar de mauvaise réputation, situé hors du volcan royal et donc excepté des lois qui régissaient strictement les établissements de ce genre et le travail des enfants de moins de quinze ans. La jeune fille y avait d’abord été serveuse puis, en grandissant, danseuse et fille publique. Son calvaire avait duré quatre années avant qu’un Capitaine de la Garde Royale, alors en permission ne la remarque et ne l’achète en marchandant fortement le prix qu’en demandait le tavernier, pour son divertissement personnel et non par bonté de cœur. Talys avait alors quatorze printemps mais l’esprit et le corps d’une femme du double d’âge. Tout d’abord employée et payée pour divertir les hommes du Capitaine, en dansant et en chantant, au fil des années la femme-enfant était redevenue prostituée et passait alors de couche en couche, satisfaisant les soldats en manque de femmes pendantleurs missions. Ce « travail » avait duré cinq longues années mais Talys n’avait jamais été maltraitée. Seule femme au milieu d’un troupeau d’homme brutaux et peu regardants sur l’hygiène corporelle, elle avait rapidement su se faire désirer et ce n’était pas le premier qui la courtisait avec un peu trop d’ardeur… ou une hygiène douteuse, qui pouvait espérer avoir ses faveurs !
Un soir, alors que cela faisait six ans qu’elle vivait auprès du Capitaine, et comme elle se promenait dans le jardin privé de ce dernier,elle avait été remarquée par un ami du Roi sans s’en rendre compte. Âgé de vingt-cinq ans à l’époque, Métédor Linares n’avait pas beaucoup pour plaire, pour ne pas dire rien. Rondouillard, le visage grêlé de boutons disgracieux etle cheveu terne, il faisait peine à sa mère qui désespérerait lui trouver une épouse pas trop accrochée à la beauté extérieure. Malheureusement, une telle femme était rare, toutes désiraient un époux capable de leur donner des fils qui feraient tomber toutes les femmes…
Lorsque le Capitaine de la Garde Royale avait fait part à Talys qu’un ami du jeune Prince l’avait repérée et que prochainement, la jeune femme allait devenir une Maîtresse officielle de la famille Royale, étant donc aussi bien à disposition du Roi en place que de ses fils ou des autres hommesd e la cours, Talys avait été choquée et avait refusé tout net. Sans aucune manières, la jeune femme élevée dans un milieu exclusivement masculin ne savait ni lire ni écrire ni se tenir en public mais dansait et servait les alcools comme personne, sans compter ses performances entre les draps. En revanche, elle jurait, tenait parfaitement bien l’alcool et connaissait toutes les chansons paillardes sur le bout des doigts…
Ce passé pour le moins atypique n’avait cependant pas refroidi l’ami du Roi et le Gynécée royal avait rapidement envoyé des représentants, sous la forme d’eunuques très efféminés,les seuls hommes autorisés à côtoyer les Concubines, mais Talys les avait tous renvoyés, les uns après les autres, parfois sans jamais leur adresser la parole, se contentant d’un regard noir avant de lâcher les deux molosses du Capitaine sur le pauvre homme.
Pour la jeune femme, ce nouveau travail, pourtant dix fois mieux payé que ce que lui donnait le Capitaine de la Garde, n’était que de la prostitution de luxe à ses yeux, rien d’autre. Hors, dans un an, à son vingtième anniversaire, le Capitaine lui avait promit qu’il lui rendrait sa liberté et elle savait qu’il tiendrait sa parole. Elle avait confiance en lui, il l’aimait et elle l’appréciait beaucoup.
Les visites des eunuques durèrent pendant sept jours avant que, agacé, le Capitaine ne prenne Talys entre quatre yeux et ne la menace de la jeter à la rue sans argent s’il elle ne se décidait pas rapidement à entrer au service de la couronne. Emplie de respect pour cet homme qu’elle considérait comme son père, la jeune femme avait finalement accepté, repoussant avec douleur ses rêves de liberté, et avait suivit un eunuque au matin du huitième jour avec pour seul bagage un petit sac en toile contenant sa robe pour les grandes occasions ; robe qui différait très peu de celle pour tous les jours si ce n’est par la couleur et un jupon supplémentaire…

A suivre…

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